Bana-Bana ou l’art de la débrouille

Bana-Bana ou l’art de la débrouille
A Kaolack, un des grands centres urbains du Sénégal, les bana-bana sont nombreux à arpenter les ruelles du grand marché en vue de gagner quelques centaines de francs CFA (FCFA).

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Le terme bana-bana (littéralement « pour moi, pour moi » en langue wolof) est couramment usité pour désigner les marchands ambulants. Les bana-bana affluent vers les zones urbaines, telles que la ville de Kaolack, ancien berceau de la culture arachidière. Cet important carrefour commercial traverse une profonde crise économique principalement due à la chute du cours d’arachide. Mais la ville continue d’attirer en nombre croissant des milliers de jeunes vendeurs ambulants. Dans son vaste marché, l’un des plus grands d’Afrique de l’Ouest, ils parcourent les multiples allées, marchandises à bouts de bras ou déposées sur leurs têtes, ou improvisent leur petit commerce sur un coin de table aux abords des principales entrées. Ils constituent une grande partie de l’économie informelle du pays (cireurs de chaussures, vendeurs de cartes de téléphone, d’habits, de bijoux et accessoires, pousse-pousse, etc.)

Un exode rural en quête de richesse

La plupart d’entre eux sont des jeunes originaires des pays voisins (Gambie, Guinée, Mali) ou des sénégalais provenant, en grande majorité, du Fouta (région Nord du Sénégal). Après l’hivernage[1] et les travaux aux champs nécessaires à cette période là, ils quittent leur village natal pour venir chercher en ville de quoi subvenir aux besoins familiaux. « Dans la région du Fouta, c’est cultiver seulement, explique  Assane Dieng, un jeune peulh installé à Kaolack. On cultive pour manger mais pas pour vendre. Peut-être cette saison on va gagner, et la prochaine on va perdre. La saison passée, on n’a pas gagné beaucoup. Les gens préfèrent venir dans les villes pour gagner quelque chose. Il n’y a pas de société, là-bas. Il n’y a rien ! Au village, il  n’y a du travail que pendant la saison des pluies. Lorsque l’hivernage arrive, tu rentres au village, puis tu reviens ici 8 mois et tu repars pour cultiver. »

Souvent, ces jeunes se voient confier par leur père une petite somme d’argent de départ pour aller se débrouiller en ville : « Moi je suis venu du Fouta avec 5 000  FCFA[2], se souvient Assane. Je faisais le marchand ambulant à M’Bour[3]. J’ai vendu des pantalons pendant 3 mois et j’ai gagné 30 000 FCFA. A présent, je suis ici au marché de Kaolack, à la deuxième porte d’entrée. Je vendMr El Hadji Dioum, vendeur ambulant de culottes et maillots pour enfants des foulards. J’ai une place mais en réalité c’est une petite table seulement que j’ai déposé dans la rue. Ici, pour acheter une place [boutique], c’est trop cher ! 4 à 6 millions de FCFA ! Actuellement, et depuis la dévaluation du CFA, tout est devenu cher. Nous, les jeunes, on est fatigués. On n’a pas de travail, on traîne dans les rues, il n’y a rien ! Moi je me débrouille en vendant des foulards, mais c’est difficile. Vous voyez, nous, nous sommes là du matin au soir, tous les jours sont ouvrables, alors que moi je peux même rester ici deux jours sans vendre. Hier, je n’ai même pas vendu un seul, alors que je quitte ici à 19h pour rentrer à la maison. »

Les bana-bana qui ne disposent pas d’argent pour investir dans l’achat de marchandises s’approvisionnent avec les commerçants. « Si tu n’as pas d’argent, raconte Assane, tu prends à crédit avec un commerçant. Chaque jour tu viens lui rembourser quelque chose jusqu’à finir ton crédit. Ici tu peux voir 10 personnes dans la place mais un seul commande, un seul est le patron. Chaque jour les personnes viennent prendre la marchandise avec lui, comme des pagnes, par exemple. Ils peuvent vendre chaque pagne à 2 000 F CFA. Eux, ils gagnent 500 F CFA dessus, le reste ils remboursent le grand patron. Beaucoup de vendeurs ambulants travaillent avec les commerçants de cette manière là. Tout est arrangement. »

Siré Sanghott est un vieil homme aux yeux rieurs et fantaisistes. Figure du marché kaolakois, il tient une petite échoppe où on y trouve rideaux, pagnes, boubous et habits pour enfants. Assis, il égrène sereinement son chapelet murmurant des versets du Coran. Puis, sourire aux lèvres, il nous livre un petit résumé de son histoire : « Moi je suis tisserand de métier. Mais j’ai laissé ce travail parce que c’est difficile ! Commerçant, c’est moins difficile, parce qu’à 85 ans tu peux encore travailler. Si tu es tisserand ou que tu travailles avec force, à 50 ou 60 ans tu es esquinté ! Moi, j’ai quitté mon village d’origine, Kanel, région du Fouta, en 1968. A l’époque, mon père m’a donné 1 000 F CFA pour commencer le commerce. J’ai acheté des pochettes, ceintures et porte feuilles. J’Assane Dieng, en arrière plan le nouveau marchéai vendu dans la rue pendant 6 mois et j’ai gagné 30 000 F CFA. Puis j’ai acheté des pantalons et des chemises. J’ai tourné comme vendeur ambulant pendant un an puis je suis retourné au village pour cultiver pendant la saison des pluies. A la fin de l’hivernage, je suis retourné ici où j’ai encore racheté des pantalons. Et ainsi de suite. En 1999, mon père m’a dit de rester dans sa boutique, lui est retourné au village et moi je suis resté seul ici. Mon vieux [père] lorsqu’il a acheté sa boutique, ce n’était pas cher comme maintenant. Mais aujourd’hui, Dieu merci, j’ai acheté une maison. Et tout ça, ce sont les bénéfices des 1 000 F CFA de départ ! », conclut-il dans un grand éclat de rire.

Obligations et risques face au désengagement de l’Etat

Dans le schéma traditionnel africain, il appartient aux jeunes hommes ayant un travail de prendre en charge leur famille. « Pour les commerçants, il n’y a pas de retraite ! s’exclame Assane. Et c’est à toi de remplacer ton père devenu vieux. Ton père, depuis que tu es né, il t’a nourrit jusqu’à ce que tu aies 18 ans. Toi, tu n’avais rien. Maintenant, il est fatigué. C’est toi qui dois remplacer ton père et le nourrir. C’est à toi de partir chercher le travail. Si ton père a une cantine [boutique faite de tôle] et qu’il est devenu vieux, c’est toi qui dois le remplacer pour qu’il aille se reposer. C’est ta vie. Il faut tout faire pour gagner quelque chose. Ou bien, s’il a les moyens avant d’être vieux, il fait quelque chose pour toi, mais c’est rare. Sur 100%, c’est peut être 15% seulement. Tout le reste, ils se débrouillent dans les rues. » Si le père est décédé, le fils aîné le remplace. En dehors des sommes régulièrement envoyées à la famille, il s’agit également de participer financièrement aux fréquentes cérémonies familiales (mariage, baptême, décès, etc.)

La paupérisation des grandes villes n’en finit pas d’englober son lot de bana-bana. Pour la majorité d’entre eux, la survie est une lutte quotidienne. Il ne s’agit pas seulement de la jeunesse. A Kaolack, il n’est pas rare de compter parmi les marchands ambulants des hommes et des femmes d’un certain âge qui n’ont pas d’autre possibilité que de sillonner les rues en quête de quoi nourrir leur famille. L’ex Ministre de la Fonction publique, de l'emploi, du travail et des organisations professionnelles, Mme Innocence Ntap Ndiaye[4], a récemment affirmé la volonté de l’Etat de formaliser l’économie informelle par « la mise en place de projets ciblés, en leur assurant la formation, l'accès aux financements, la couverture sociale, etc. »[5]. Ces dispositions sont salutaires et nécessaires pour engranger un changement social. Mais force est de constater que ces mesures sont loin d’être effectives. Ne disposant d’aucune couverture médicale ou protection sociale[6], les marchands ambulants sont exposés à de nombreux risques. « Ici, si tu n’as pas de maison, tu dois louer une chambre à 10 000 F CFA plus l’eau, le courant et la nourriture, explique Siré Sanghott. Il y a même des jeunes qui dorment dans les rues. Ils n’ont pas là où dormir. Ils ont loué une chambre mais s’ils ne peuvent plus payer, le propriétaire les fait sortir. S’ils n’ont pas de famille ici, ils vont aller dormir dans la rue. La rue, c’est un grand risque, il y a des maladies. » Assane ajoute : « Si tu es malade, tu vas à l’hôpital payer une ordonnance. Ce n’est pas cadeau ! Si tu n’as pas ces moyens là, tu vas mourir ! Les gens peuvent te trouver malade sans même te demander qu’est-ce qui ne va pas. Si tu as une famille ici, ils peuvent venir t’aider. Mais ce n’est même pas sûr à 100%. Autune allée du marchérement, entre vendeurs, il n’y a pas de solidarité. Chacun est là pour son travail et chacun gère ce qu’il a à gérer pour gagner quelque chose. C’est ça aussi le problème. Nous sommes seulement garantis par Dieu ! ». Dans un pays où l’Etat ne peut répondre aux besoins vitaux de son peuple, la solidarité s’impose d’elle-même. Mais cette valeur forte est surtout vraie entre membres de même famille et a sans doute plus de sens dans les campagnes qu’en ville.

Bien qu’issus du secteur informel et sans reconnaissance officielle de leur statut de travailleur, les marchands ambulants n’échappent pas à la législation fiscale. Ils sont eux soumis à un système d’impôt qui s’élève de près au même montant que les commerçants ayant une boutique. Chaque jour, ils paient une patente à la mairie qui envoie des agents municipaux à leur rencontre (100 F CFA/jour pour les marchands ambulants, 3 000 F CFA/mois pour les commerçants ayant un petit magasin). Et cependant, ils se retrouvent parfois ennuyés par certains policiers, comme nous le confie Assane : « Je paie chaque jour 100 F CFA de taxe à la mairie. Parfois la police municipale ramasse encore. Même si tu paies la taxe, parfois ils viennent bouger ta table, ils font tout pour te perturber et il peut y avoir des débordements. Il faut parfois aussi leur donner 100 ou 200 F CFA en plus pour qu’ils te laissent. Sinon, ils vont te faire payer une amende de 3 000 ou 4000 F CFA. »

Un avenir incertain

Pour bon nombre de ces jeunes débrouillards, Kaolack n’est qu’une ville étape avant de rejoindre d’autres métropoles plus attractives de la Côte d’Ivoire jusqu’au Congo, réputé, à une certaine époque, pour l’obtention « facile » de visas vers l’Europe. « Il y a d’autres jeunes bana-bana qui achètent le cirage, une brosse et la teinte, explique Mr Sanghott. Ils font le cirage des chaussures pour 50, 100 ou 200 F CFA. Ils vont ainsi pendant quelques années. Ensuite, ils essaient de partir en Côte d’Ivoire, puis au Congo pour partir en France. Il y a beaucoup d’immigrés en France qui ont commencé par le cirage. » D’autres risquent leur vie dans les pirogues depuis les côtes sénégalaises, s’exposant aux drames qu’on connaît.

A Kaolack, le marché s’agrandit par la construction de nouveaux bâtiments qui abriteront bientôt de multiples petites places à louer. Assane est inquiet : « Pour l’instant, j’ai une petite table ici, mais je vais être obligé encore de bouger parce que les travaux du marché vont finir. Ils sont en train de construire le nouveau marché. Ensuite, je vais devoir me déplacer et je ne sais pas où je vais aller. Peut être je vaihttp://www.e-voyageur.com/atlas/carte/senegal.htms refaire le marché ambulant ou je ne sais pas... S’il n’y a pas ton frère ou ton père dans une des nouvelles boutiques, tu ne peux pas rester devant eux. Tous ceux qui sont là à côté de moi vont devoir aussi quitter ».

Face aux conditions de vie très précaires des bana-bana, il s’agit de penser des alternatives pour limiter l’exode rural. Dans certains villages, des initiatives existent en matière de revalorisation du secteur agricole et d’autopromotion rurale. Celles-ci passent par la mise en place d’activités génératrices de revenus : petit commerce, maraîchage, artisanat, tourisme[7], etc. Ces expériences isolées ne gagneraient-elles pas à être davantage connues et multipliées afin de réserver à la jeunesse de ce pays un avenir plus prometteur ?

       Florie MINO

Photos : Florie Mino pour ...Et Faits Planète ; Source carte : http://www.e-voyageur.com/atlas/carte/senegal.htm



[1] Saison des pluies qui varie entre 3 et 4 mois au Sénégal

[2] Monnaie du Sénégal et de l’ensemble des pays UEMAO : 100 Francs CFA (Communauté Financière Africaine)= env. 0,152 Euros

[3] Ville côtière au Sud de Dakar

[4] Elle vient d’être remplacée par Mr Habib Sy

[6] Comme c’est le cas pour la grande majorité de la population sénégalaise où seuls les fonctionnaires bénéficient directement de la sécurité sociale

[7] Lire, entre autres, l’article du quotidien sénégalais Le Soleil : Exode rural au Cayor et au Baol - Survivre, entre fatalité et débrouille, daté du 6 Août 2009, en ligne sur http://www.seneweb.com/news/article/24528.php