Humain sans nombril.

Humain sans nombril.
En voyageant en train, on peut être stupéfait de la foule d'écrans dressés devant les visages.

Film ici, SMS par la, jeux du bout des doigts… Est-t-il si archaïque d’écrire sur un carnet qui ne tombe pas en panne et de lire un journal sans batterie..? Et à chaque écran, son fils. Impossible de ne pas y voir le cordon ombilical, le placenta…

Rappelons ce qu'est un placenta. Dans l'imaginaire collectif, c'est un genre de racine de bébé qui s'ancre dans la mère et permet d'y pomper les nutriments nécessaires. Ce n'est pas exactement ça… Le placenta et une interface d'échange. Le sang de la mère et du foetus ne s'y mélangent jamais. Ils sont séparés par une barrière et c'est au travers de cette barrière qu'ils échangent. En pratique, le foetus prend ce qu'il lui faut et rejette ses déchets dans sa mère à travers cette barrière qui, dans le même temps, le protège du système immunitaire de celle-ci qui aurait tôt fait de le reconnaître comme un parasite et de le traiter comme tel.

 Charmant détail de la maternité…

 Dans le smartphone, on voit un placenta. Une entité mixte qui est à la fois un prolongement de soi en ce qu'il donne comme capacités d'interaction avec le monde est une presqu'île du monde en ce qu'il ouvre un accès à nos données, et à qui nous sommes. Une interface où s’échangent des signes de reconnaissance entre humains, que ces signes soient agréables ou pas, de la gratitude au déversement de bile, des signes d'amour au pire démonstrations de rejet…

Et il y a cette différence avec l'ancien téléphone et l'ordinateur ou autre anciennes technologies à double flux d'informations : celles-ci étaient fixes. Donc intermittentes.

On ne devrait plus dire téléphone mobile mais multicommunicateur omniprésents. Les opérateurs l'ont d'ailleurs vanté en ces termes : « Communiquez plus/ partout/ tout le temps/ en illimité. » Couplé aux réseaux sociaux ces grandes cours de récré permanentes, sources de signes de reconnaissance en veux-tu en voilà, l’ordi de poche permet d’aller chercher et distribuer sa dose quotidiennement, et même à chaque instant.

Une étude intitulée "The Impact of iPhone Separation on Cognition, Emotion and Physiology" ("L’impact de la séparation d’avec son mobile sur la cognition, l’émotion et la physiologie") a été publiée le 8 janvier dernier… On peut y lire que :

  • Le téléphone portable est devenu "une extension de nous-même", à la manière du sonar de certains animaux, si bien qu’on peut parler d’"iSelf", de "soi connecté".
  • Privé de son mobile, des personnes ont l’impression d’avoir perdu une part d'elles-mêmes, et cela "peut avoir un impact négatif sur ses performances mentales". Anxiété, tachycardie, hypertension à la clef…

Ainsi, vécu de certaines manières, l’interface de suivi satellite est un vital placenta pour adultes en besoin de reconnaissance, un respirateur artificiel pour adulescents qu’il faudra peut-être informer un jour, qu'il faut bien couper le fil, pardon le cordon…Et très paradoxalement quand on y pense, l'humain ne s'est jamais autant regardé le nombril que depuis qu'il refuse de couper le cordon...