Interviewée par Dominique G. et Maryvonne, en exclusivité pour la Feuille des Baronnies à Buis-les-Baronnies (Drôme)

AGRICULTURE

Les Baronnies sont un territoire rural d’élevage, d’arboriculture, et de culture de plantes aromatiques. Ce sont essentiellement de petites exploitations. Nous observons une augmentation des conversions à l’agriculture biologique, cependant le nombre d’exploitations et d’agriculteurs diminue inexorablement. Que peut faire l’Europe pour préserver notre patrimoine agricole et protéger la biodiversité et les paysages ?

L’UE investit énormément d’argent dans le domaine rural, non seulement au travers des subventions à l’agriculture de la PAC, mais aussi via le Fond européen agricole pour le développement rural (FEADER). Avec 11,4 milliards d’euros, la France est l’État membre de l’Union Européenne ayant reçu l’enveloppe FEADER la plus conséquente en 2014. Parmi ces 11 milliards, 700 millions d’euros étaient dévolus aux projets agricoles avec le LEADER qui sert justement au développement rural. On ne peut donc que constater les efforts conséquents de l’UE dans le domaine rural. Le problème concerne bien plutôt l’investissement des régions en France et de l’État. On sait que seulement 4% des fonds du LEADER ont été effectivement versés. Cela est dû notamment à des problèmes administratifs lourds du côté des régions et de l’État français. En définitive, le problème est donc plutôt à chercher du côté de la gestion administrative en France que du côté de l’Europe qui ne s’engagerait pas à hauteur des enjeux. Dans la région Auvergne-Rhone Alpes, le principal problème est politique, puisqu’il s’agit d’une mauvaise gestion due à Laurent Wauquiez. Les fonds sont donc bloqués et pas redistribués !

Il en va autrement de la PAC dont le mode de financement est injuste dès le départ. Pour les écologistes, les orientations actuelles de la PAC constituent une partie du problème rural actuel, en finançant les plus gros exploitants au détriment des paysans, c’est pourquoi nous préconisons de réduire le plafond des subventions afin de privilégier la qualité et la vie face au productivisme et à l’agriculture chimique.

– Quel soutien l’Europe peut-elle apporter à la conversion à la bio, à l’installation de jeunes agriculteurs, et à la transmission des exploitations ?

L’UE apporte déjà un tel soutien à la conversion au bio, mais il reste insuffisant pour vraiment changer de modèle agricole. C’est aussi aux États membres de s’assurer que les aides sont bien versées, et comme je le disais au sujet du LEADER et du FEADER, ça n’a pas été le cas ces dernières années à cause d’une administration défaillante en France : l’impact sur les nouvelles exploitations est désastreux puisque des centaines de millions d’euros n’ont pas été versés aux bénéficiaires supposés. Pire, on risque peut-être de perdre ces subventions si rien n’est fait avant 2021 (date butoir qu’il a fallu négocier avec la Commission…).

L’enjeu de la transmission des exploitations et de l’installation des jeunes est lui aussi essentiel face au vieillissement de la population agricole, c’est pourquoi l’UE a intensifié ses efforts pour inciter les jeunes à reprendre le flambeau : elle aide les jeunes agriculteurs à mettre en place leur activité grâce à des subventions de démarrage et à d’autres formes de soutien financier et pratique, telles que des formations.

– Quelle influence l’Europe peut-elle avoir sur l’interdiction des pesticides et les intrants chimiques de synthèse ?

C’est au niveau européen que se décident les autorisations de mise sur le marché et autres homologations, l’UE peut donc avoir une influence considérable. Mais les experts de l’Agence Européenne de Sécurité Alimentaire (EFSA) travaillent malheureusement dans une opacité servant les intérêts des industries chimiques. C’est pourquoi nous nous battons pour la transparence. Récemment, je me suis battue pour obliger l’EFSA a publier l’intégralité des études qui ont servi à l’évaluation de la dangerosité du Glyphosate. En effet, l’EFSA invoquait le secret des affaires pour ne pas rendre publique un nombre importants d’études dont on sait qu’elles ont été financées par l’industrie. Nous sommes donc allés jusqu’au tribunal, à la cour européenne de justice, pour obtenir la divulgation des études par l’EFSA et nous avons gagné !

Ceci est la preuve que même face aux blocages des institutions européennes, il y a toujours des solutions dès lors que l’on a des députés engagés et force d’initiative !

– Comment la PAC peut-elle s’adapter aux nouveaux défis environnementaux et climatiques ?

Le futur budget de la PAC devra prendre en compte les nouveaux défis qui s’imposent à l’agriculture. Les nouvelles orientations seront conditionnées par un fléchage des dépenses en faveur du climat ou de la biodiversité, et les agriculteurs devront changer certaines pratiques pour continuer à bénéficier des aides. La modélisation climatique doit nous permettre de comprendre comment faire évoluer nos pratiques agricoles, mais aussi savoir quelles espèces cultiver. À l’évidence, par exemple, nous devons réduire les exploitations les plus gourmandes en eau et revoir nos pratiques d’irrigation pour les rendre plus performantes. Il faut aussi œuvrer pour limiter l’usage des pesticides et pousser la PAC à financer comme il se doit les exploitations bio ou les initiatives d’ agroécologie.

– Comment préserver la qualité de l’eau ? Quelle politique a l’Europe pour que l’eau reste un bien commun et ne devienne pas une marchandise ?

Plusieurs directives et règlements s’intéressent à la qualité de l’eau dédiée à la consommation humaine mais aussi de celle de nos rivières et nappes phréatiques, obligeant les États membres à respecter des seuils de pollution sous peine de sanctions. Sans l’UE, il y aurait peut-être un vide juridique dans ce domaine, ce qui montre sa valeur ajoutée et ce d’autant plus que les pollutions, comme les fleuves et les nuages, ne connaissent pas de frontières. Je me suis fortement mobilisée pour le droit à l’eau, avec la Fondation de Danielle Mitterrand notamment, et les écologistes ont soutenu l’initiative citoyenne européenne pour le droit à l’eau. En conséquence, le Parlement européen a revu la directive sur l’accès à l’eau potable, mais nous ne l’avons pas soutenue finalement car une majorité de conservateurs et de libéraux n’a pas voulu introduire le concept de droit fondamental d’accès à l’eau et ainsi l’obligation de garantir un accès à l’eau sans aucune discrimination.

ENTREPRISES- PME

Dans les Baronnies les petites entreprises et commerces font face à des difficultés économiques et à des contraintes administratives qui entraînent régulièrement des fermetures alors qu’ils sont indispensables pour la vitalité des villages. L’Europe peut-elle être sensible à ces difficultés et simplifier la compréhension des diverses réglementions et les démarches administratives ?

L’UE s’est fixé de nombreux objectifs en matière de simplification administrative et l’État français est progressivement en train de les mettre en œuvre. Bientôt, il sera possible d’effectuer toutes les démarches sur Internet mais il faudra prendre garde à ne pas exclure les nombreuses personnes qui ont un accès défaillant à Internet (fracture numérique), ainsi que celles et ceux qui n’ont pas les compétences informatiques nécessaires : des formations dans ce domaine seront nécessaires. Je pense aussi aux nombreuses personnes EHS (Electro Hyper sensibilité) qui ne peuvent pas accéder à internet et qui ont besoin d’une aide en personne. Il faut donc aussi militer pour que les services publics en France puissent être formés afin d’apporter une aide directe aux personnes. Le lien social et humain reste d’une importance capitale et je resterai très attachée à cela.

Sur un tout autre domaine, l’UE encourage tous les pays à atteindre certains objectifs pour faciliter la création d’entreprises, notamment à travers un plafonnement des coût des formalités de création d’entreprise pour qu’ils ne dépassent 100 euros ; la possibilité d’effectuer toutes les démarches auprès d’un seul organisme administratif, ou encore la possibilité de remplir en ligne toutes les formalités d’enregistrement. L’UE s’engage particulièrement dans ce domaine car il engage plusieurs enjeux, notamment la lutte contre le chômage.

– Quelles sont les aides à la création d’entreprise ?

L’UE propose des financements à tout type d’entreprise, peu importe leur secteur ou leur taille : indépendants, microentreprises, PME ou grandes entreprises, mais aussi des aides pour les jeunes pousses. Les possibilités de financement sont tout aussi nombreuses et variées: prêts, microcrédits, garanties et capital-risque. Chaque année, plus de 200 000 entreprises sont ainsi soutenues à travers l’UE.

La décision d’accorder un financement de l’UE est prise par des établissements financiers locaux (banques, investisseurs), mais il faut savoir que c’est bien souvent grâce au soutien de l’UE que ces établissements peuvent proposer des financements supplémentaires aux entreprises.

Par ailleurs, différents fonds européens sont aussi disponibles pour aider à la création d’entreprises : toutes les possibilités de financement sont en ligne sur le site Startup Europe Club (http://startupeuropeclub.eu/)

TRANSITION ECOLOGIQUE

Un thème qui nous tient à cœur pour l’avenir des Baronnies et de notre planète. Comment l’Europe peut-elle donner une place centrale à la transition écologique dans ses réflexions, ses décisions politiques, ses choix d’actions ?

Pour nous c’est simple, il faut relever le niveau d’ambition et cesser les subventions à la pollution pour stopper le cercle vicieux dans lequel notre système économique nous a placé. Il faut aussi fixer des objectifs ciblés tels que le budget européen, c’est pourquoi les écologistes demandent qu’au moins 50% des dépenses soient dédiées à l’action climatique.

Ce qu’il faut défendre, c’est la centralité de l’écologie dans toutes les initiatives politiques de l’UE. L’écologie soit servir de curseur à toutes les mesures. Lorsque l’on pense emploi, il faut penser transition énergétique, lorsque l’on pense justice sociale, il faut penser accès aux transports, subvention pour aider tous les foyers à être correctement isolés, réduction des inégalités car on sait que les foyers les plus pauvres sont plus sujets aux problèmes de santé liés à la pollution ou à la malbouffe. L’écologie est partout, et une action qui met l’écologie au cœur aura toujours une solution durable. L’Europe n’en est pas encore là, mais nous pouvons influencer la direction qu’elle peut prendre afin de fixer l’écologie au centre des politiques européennes.

MOBILITE

La mobilité dans les Baronnies reste un sujet crucial, que ce soit pour le travail, les loisirs, les démarches, la santé. L’utilisation de la voiture est omniprésente, les trajets sont souvent courts mais nombreux, les transports en commun sont très peu développés et ne répondent pas aux besoins de la population. Quelle politique l’Europe peut-elle mener pour favoriser le covoiturage, le développement de transports en commun, l’accès à des véhicules non polluants ?

L’Europe a de nombreuses compétences mais il ne faut pas oublier que ces compétences sont partagées avec les collectivités locales, les autorités nationales et même les entreprises. Pour le covoiturage des solutions existent déjà et doivent continuer à être développées pour les trajets domicile-travail, ce qui nécessite l’implication des entreprises via les plans de déplacement d’entreprises. Pour les transports en commun, là aussi les compétences sont locales et sont le résultat de choix politiques. Quant à l’accès aux véhicules non polluants, il ne faut pas oublier qu’ils n’existent pas vraiment : tout véhicule pollue d’une manière ou d’une autre, à l’exception des mobilités douces (marche, vélo) qui sont malheureusement inadaptées au monde rural, notamment en matière de sécurité routière. Le tout est d’œuvrer à ce que les divers besoins polluants s’équilibrent dans une politique globale où l’on pourrait compenser les déjections carbones nécessaires.

– Peut-on imaginer la remise en service de trains qui desserviraient les villages ?

Oui, et d’ailleurs il s’agit d’une priorité politique pour les écologistes : l’obsession de la grande vitesse a mené à une concentration des investissements pour les TGV, au détriment de l’entretien des plus petites lignes du réseau ferroviaire. Si une majorité décide de revoir la logique actuelle, nous pourrions débloquer des fonds conséquents pour remettre en service de nombreux trains. C’est un enjeu essentiel face au renchérissement inéluctable de l’essence et du diesel…